LA CEDEAO AU BORD DU PRÉCIPICE : QUAND UNE INSTITUTION PERD LA CONFIANCE DE SES PEUPLES
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, traverse aujourd’hui l’une des crises les plus profondes de son histoire. Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais regroupés au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), n’est pas un simple épisode diplomatique. Il constitue un avertissement historique adressé à toute l’Afrique de l’Ouest.
Car derrière cette rupture se trouve une question fondamentale : à quoi doit servir une organisation régionale lorsqu’elle ne parvient plus à convaincre ses propres États membres qu’elle défend prioritairement leurs intérêts ?
La CEDEAO a-t-elle réellement compris les raisons profondes qui ont conduit ces trois pays à claquer la porte ? Et surtout, qu’a-t-elle fait depuis pour corriger les dysfonctionnements dénoncés par ses anciens membres ?
Pour beaucoup d’observateurs, la réponse demeure décevante.
Une organisation qui peine à retenir ses propres membres
La première faiblesse de la CEDEAO est peut-être d’avoir sous-estimé la profondeur de la crise de confiance qui s’est installée entre l’institution et une partie de ses États membres.
Une organisation régionale ne peut pas reposer uniquement sur des sanctions, des menaces d’exclusion ou des rapports de force. Elle doit également être capable de dialoguer, de comprendre les réalités politiques nationales et de proposer des solutions africaines aux crises africaines.
Or, lorsque des États membres finissent par considérer leur organisation régionale comme une contrainte plutôt que comme un espace de solidarité, c’est toute l’architecture communautaire qui est fragilisée.
Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger devrait donc provoquer une véritable introspection au sein de la CEDEAO.
Pourquoi trois pays ont-ils préféré construire une nouvelle alliance plutôt que de rester dans l’organisation existante ?
La question mérite mieux que des accusations réciproques.
Paris, Abuja et la souveraineté africaine
Le problème devient encore plus sensible lorsqu’il est question de l’influence des puissances étrangères dans les décisions africaines.
Depuis des décennies, la France conserve une influence importante dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Cette réalité historique alimente aujourd’hui une profonde méfiance chez une partie des opinions publiques africaines.
Certains dirigeants sont désormais accusés de privilégier les attentes de partenaires étrangers au détriment des aspirations de leurs propres populations.
Il faut cependant éviter les raccourcis : toutes les décisions prises par les gouvernements ouest-africains ne peuvent pas être automatiquement attribuées à Paris ou à une quelconque puissance étrangère.
Mais une question demeure légitime :
la CEDEAO prend-elle toutes ses décisions en fonction de ses intérêts propres, ou certaines de ses orientations sont-elles influencées par des agendas extérieurs ?
C’est précisément sur cette question de souveraineté que l’organisation devra apporter des réponses crédibles.
Le terrorisme ne doit pas devenir l’alibi permanent de l’échec politique
Le Sahel est devenu l’un des principaux théâtres de la violence jihadiste en Afrique. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont payé un lourd tribut à cette insécurité.
Mais après des années de lutte contre le terrorisme, force est de constater que le problème reste extrêmement complexe.
La pauvreté, l’absence de services publics, le chômage des jeunes, les conflits communautaires, la faiblesse des institutions et la circulation des armes contribuent également à nourrir l’instabilité.
Réduire la crise sahélienne au seul terrorisme serait donc une erreur stratégique.
Plus grave encore serait de transformer la lutte contre le terrorisme en instrument de rivalité géopolitique.
L’Afrique n’a pas besoin d’être transformée en terrain de confrontation entre puissances étrangères.
Elle a besoin de sécurité, certes, mais aussi d’écoles, d’hôpitaux, d’infrastructures, d’emplois, d’industries et d’institutions solides.
Les accusations contre l’AES : attention aux procès politiques
Les déclarations de certains responsables politiques ou conseillers de chefs d’État contre les dirigeants de l’AES doivent également être examinées avec prudence.
Accuser les autorités de l’AES de tous les maux ne permettra pas à la CEDEAO de reconquérir la confiance perdue.
Il serait beaucoup plus utile de poser les questions qui fâchent.
Pourquoi le modèle sécuritaire précédent n’a-t-il pas permis de ramener durablement la paix dans le Sahel ?
Pourquoi les populations de plusieurs pays ont-elles progressivement développé une défiance aussi forte envers certaines institutions régionales ?
Pourquoi la CEDEAO n’a-t-elle pas réussi à empêcher la rupture ?
Et surtout : quelles leçons concrètes l’organisation tire-t-elle aujourd’hui de cette crise ?
Une institution qui refuse de regarder ses propres erreurs finit toujours par les reproduire.
La CEDEAO doit changer ou disparaître progressivement
Il serait excessif d’affirmer que la disparition de la CEDEAO est déjà programmée.
Mais il serait tout aussi dangereux de considérer que son avenir est garanti.
Les organisations internationales ne disparaissent pas uniquement à cause des coups d’État ou des crises diplomatiques. Elles disparaissent lorsqu’elles cessent d’être perçues comme utiles par ceux qu’elles sont censées servir
.
La CEDEAO doit donc choisir.
Soit elle devient une véritable organisation régionale indépendante, capable de défendre les intérêts de l’Afrique de l’Ouest avec une voix propre.
Soit elle continuera à fonctionner comme une structure essentiellement politique, éloignée des préoccupations quotidiennes de ses populations, et elle risque de perdre progressivement sa raison d’être.
Le départ des trois États de l’AES devrait être compris comme une sonnette d’alarme, et non comme une simple victoire ou défaite diplomatique.
L’Afrique de l’Ouest doit apprendre à décider pour elle-même
La véritable bataille n’est finalement pas celle qui oppose la CEDEAO à l’AES.
Elle est beaucoup plus profonde.
Elle oppose deux visions de l’avenir de l’Afrique : celle d’une Afrique qui continue de subir les rapports de force internationaux, et celle d’une Afrique qui veut progressivement construire sa propre autonomie stratégique.
Les présidents africains doivent comprendre une chose essentielle : la souveraineté ne consiste pas simplement à changer de partenaire étranger.
Elle consiste à être capable de défendre ses propres intérêts, de négocier avec tous et de n’obéir aveuglément à personne.
La France, les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie ou toute autre puissance peuvent être des partenaires. Mais aucun partenaire ne doit devenir le décideur à la place des peuples africains.
C’est là que se trouve le véritable enjeu.
La dernière chance de la CEDEAO ?
La CEDEAO peut encore se réinventer.
Elle peut devenir une organisation plus démocratique, plus souveraine, plus proche des populations et moins dépendante des influences extérieures.
Elle peut également repenser sa politique de sanctions, renforcer les mécanismes de dialogue et surtout proposer une véritable stratégie commune en matière de sécurité, d’économie et de développement.
Mais pour y parvenir, ses dirigeants doivent accepter de regarder la réalité en face.
On ne reconstruit pas la confiance en accusant ceux qui sont partis. On la reconstruit en corrigeant les raisons qui les ont poussés à partir.
Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger devrait donc servir de leçon à toute l’Afrique de l’Ouest.
Si la CEDEAO ne change pas de trajectoire, elle risque de devenir progressivement une institution sans véritable pouvoir d’attraction, tandis que de nouvelles alliances régionales continueront d’émerger.
L’histoire jugera alors sévèrement ceux qui auront préféré défendre une architecture institutionnelle vieillissante plutôt que de la réformer.
La CEDEAO n’est pas condamnée à disparaître. Mais elle est désormais condamnée à se transformer.
Car une organisation régionale qui ne défend plus suffisamment les intérêts de ses peuples finit tôt ou tard par perdre leur confiance.
Et lorsqu’une institution perd la confiance des peuples qu’elle prétend servir, son existence même devient une question politique.
hello
il y a 2 joursOmar
il y a 4 jours